Les livres politiques

Spread the love

Vous trouverez ci-dessous quelques livres récents qui nous inspirent dans nos réflexions, accompagnés de quelques appréciations personnelles (pourquoi on aime bien). La liste ci-dessous n’est évidemment pas exhaustive (nous n’avons pas indiqué ci-dessous, par exemple, les livres trop anciens, les livres qui ne nous ont pas marqués particulièrement ainsi que les livres dont l’objet est trop loin du think tank). Vous pouvez si vous le souhaitez nous faire part de vos suggestions et commentaires. La liste peut être complétée par les livres aimés de nos contributeurs. N’hésitez pas à nous proposer vos ouvrages et vos analyses à l’adresse suivante : contact@ag-aura.fr.

Jérôme Fourquet, Le nouveau clivage (Lexio, 2018) et L’archipel français, Naissance d’une Nation multiple et divisée (Seuil, 2020)

Brexit en juin 2016, présidentielle américaine de novembre 2016, présidentielle française de mai 2017. Ces scrutins ont mis en évidence un clivage nouveau au sein des démocraties occidentales. Quelle en est la nature ? Comment expliquer son émergence ? Est-il voué à perdurer ? Pays par pays, région par région et même ville par ville, Jérôme Fourquet a étudié l’état des industries, du chômage, du dynamisme et du reflux des économies libérales. Des habitants des métropoles globalisées à ceux des vieux bassins industriels, de Londres à Sheffield, en passant par la Rust Belt, l’Irlande du Nord, les terroirs viticoles ou encore la Corse, c’est la nouvelle géographie politique qu’il passe en revue avec, à la clé : tableaux, graphiques et statistiques. Si Marine Le Pen a échoué dans sa conquête du pouvoir, si Donald Trump a accumulé les couacs, si les conservateurs peinent à conclure la sortie de la Grande-Bretagne de l’Union européenne, le constat est sans appel : la mondialisation des échanges et la hausse des flux migratoires ont donné naissance à un courant national-populiste qui n’est pas près de disparaître.

En quelques décennies, tout a changé. La France, à l’heure des gilets jaunes, n’a plus rien à voir avec cette nation soudée par l’attachement de tous aux valeurs d’une république une et indivisible. Et lorsque l’analyste s’essaie à rendre compte de la dynamique de cette métamorphose, c’est un archipel d’îless’ignorant les unes les autres qui se dessine sous les yeux fascinés du lecteur. C’est que le socle de la France d’autrefois, sa matrice catho-républicaine, s’est complètement disloqué. Jérôme Fourquet envisage d’abord les conséquences culturelles et morales de cette érosion, et il remarque notamment combien notre relation au corps a changé (le développement de certaines pratiques comme le tatouage et l’incinération en témoigne) ainsi que notre rapport à l’animalité (le veganisme et la vogue des théories antispécistes en donnent la mesure). Mais, plus spectaculaire encore, l’effacement progressif de l’ancienne France sous la pression de la France nouvelle induit un effet d' » archipelisation  » de la société tout entière : sécession des élites, autonomisation des catégories populaires, formation d’un réduit catholique, instauration d’une société multiculturelle de fait, dislocation des références culturelles communes. À la lumière de ce bouleversement anthropologique, on comprend mieux la crise que traverse notre système politique : dans ce contexte de fragmentation, l’agrégation des intérêts particuliers au sein de coalition larges est tout simplement devenue impossible. En témoignent, bien sûr, l’élection présidentielle de 2017 et les suites que l’on sait… Cette exploration inédite de la France nouvelle est fondée sur la combinaison originale de différents outils (sondages, analyse des prénoms, géographie électorale, enquête-monographie de terrain), méthode permettant de demeurer au plus près de l’expérience de celles et de ceux qui composent la société française d’aujourd’hui.

Pourquoi on aime bien :

Jérôme Fourquet, dans la littérature scientifique « grand public », fait aujourd’hui autorité, au point qu’on a pu écrire que son dernier ouvrage, l’Archipel Français, servirait de livre de chevet au Président de la République Emmanuel Macron. Ces deux ouvrages peuvent se lire ensemble et présentent à ce titre deux grands intérêts :

Tout d’abord, dans le cadre de l’Archipel français, Jérôme Fourquet dissèque les évolutions de la société française par une analyse sans concession où il n’hésite pas à aborder, de façon prudente et modérée, certaines questions sensibles, de la dislocation de la matrice catholique (selon une analyse qui doit beaucoup à Emmanuel Todd et Hervé Le bras, notamment leur ouvrage Le Mystère français) jusqu’à l’émergence d’une société de plus en plus multiculturelle. Cette analyse permet de comprendre les risques de division qui fracturent aujourd’hui la société française.

Ensuite, à la fin de l’ouvrage l’Archipel français et dans son ouvrage Le nouveau clivage, l’auteur montre comment le clivage gagnants/perdants de la mondialisation structure aujourd’hui le paysage politique, sachant qu’il rejoint largement en France le clivage riches/pauvres et largement encore le clivage métropoles/zone périurbaines et rurales. Il est très significatif de noter que l’on pourrait presque aujourd’hui, sur la base de ces paramètres, établir des algorithmes mettant en rapport la distance par rapport au centre d’une métropole, ou d’une gare, et le vote. Un constat terrifiant qui montre qu’il est plus nécessaire que jamais de rapprocher les Français sur le plan social, géographique et politique, et non d’entretenir les séparations. On apprécie évidemment les cartes qui permettent de visualiser et de pouvoir enseigner ces éléments de façon pédagogique.

Cette dernière analyse n’est pas l’apanage de Jérôme Fourquet, bien au contraire. C’est au géographe Christophe Guilly que l’on doit en France la mise en avant de ce concept de « France périphérique » (2014), réaffirmé par exemple dans son ouvrage No Society (Champs, 2018).

Cependant on aime moins, d’abord parce que les donnes semblent moins étayées (dans l’ouvrage de 2018), et ensuite parce que les propos et les propositions qui sont tenues semblent pencher de plus en plus à droite, trop pour nous, dans la façon dont elles sont exprimées et dans les idées qui sont véhiculées.

Caroline Fourest, Génération offensée. De la police de la culture à la police de la pensée (Grasset, 2020)

«  C’est l’histoire de petits lynchages ordinaires, qui finissent par envahir notre intimité, assigner nos identités, et censurer nos échanges démocratiques.  Une peste de la sensibilité. Chaque jour, un groupe, une minorité, un individu érigé en représentant d’une cause, exige, menace, et fait plier.
Au Canada, des étudiants exigent la suppression d’un cours de yoga pour ne pas risquer de «  s’approprier  » la culture indienne. Aux États-Unis, la chasse aux sorcière traque les menus asiatiques dans les cantines et l’enseignement des grandes œuvres classiques, jugées choquantes et normatives, de Flaubert à Dostoïevski. Des étudiants s’offusquent à la moindre contradiction, qu’ils considèrent comme des «  micros-agression  », au point d’exiger des «  safe space  ». Où l’on apprend en réalité à fuir l’altérité et le débat.
Selon l’origine géographique ou sociale, selon le genre et la couleur de peau, selon son histoire personnelle, la parole est confisquée. Une intimidation qui va jusqu’à la suppression d’aides à la création et au renvoi de professeurs. La France croyait résister à cette injonction, mais là aussi, des groupes tentent d’interdire des expositions ou des pièces de théâtre… souvent antiracistes  ! La police de la culture tourne à la police de la pensée.  Le procès en «  offense  » s’est ainsi répandu de façon fulgurante. «  L’appropriation culturelle  » est le nouveau blasphème qui ne connaît qu’une religion  : celle des «  origines  ».  »C. F.Sans jamais vouloir  revenir à l’ancien temps, Caroline Fourest trace ici une voie authentiquement féministe et antiraciste, universaliste, qui permet de distinguer le pillage de l’hommage culturel.

Pourquoi on aime bien

Ce qui vient des Etats-Unis met quelques années à arriver en France. C’est de cet adage bien connu que dérive la crainte de Caroline Fourest de voir débarquer en France le concept de l' »appropriation culturelle », cette idée selon laquelle seules des personnes d’une certaine origine pourraient parler des problèmes, et incarner culturellement, des personnes de cette même origine, et que les autres n’auraient pas le droit « par nature » de le faire. Une conception raciste et parfaitement éloignée de la conception « universaliste » de l’individu, qui constitue le cœur de la tradition française, sur laquelle il faut continuer de réfléchir et qu’il faut faire évoluer.

On aime bien parce que cet ouvrage nous semble important dans le débat sur le caractère de plus en plus multiculturel de la France et la question de ce qu’on est alors censé faire, et sur ce point Caroline Fourest nous semble sur la bonne piste.

En effet, tout d’abord, il semble important de ne pas importer en France des guerres civiles qui ne sont pas notre histoire ou notre culture, même si la France a un passif colonial qui doit et qui est déjà analysé et confronté. Ensuite, parce que l’évolution de la situation conduit à la nécessité impérieuse, cela nous semble essentiel, de ne pas craindre de « déconstruire » le mythe de l’individu désincarné qui peut, souvent il est vrai, correspondre au fameux « homme blanc » : c’est la raison pour laquelle la critique et la remise en cause de ce mythe est une bonne chose, que l’on a été capable de faire concernant le droit des femmes ou le droit des personnes homosexuelles par exemple.

Mais ensuite, il faut éviter une erreur que l’on pourrait, par raccourci, être tenté de commettre : si on déconstruit, dans quelle direction doit-on reconstruire ? Et sur ce point nous avons le choix : soit nous choisissons une société de plus en plus divisée en méconnaissance de notre histoire et de nos valeurs, soit nous décidons de reconstruire un individu abstrait libre d’aller où il veut et égal aux autres quelle que soit son origine ou sa couleur de peau. Un Français, peu important le reste, attaché à la liberté, l’égalité, la fraternité et la laïcité. Comme Caroline Fourest, nous pensons qu’il faut déconstruire ce mythe puis le reconstruire pour le rendre plus réel, mais qu’il ne faut pas l’abandonner car il fait aussi la beauté de ce pays.

Maud Dugrand, La petite République de Saillans, Une expérience de démocratie participative (Rouergue, 2020)

En mars 2014, alors que le Front national fait une percée historique dès le premier tour des élections municipales, Saillans, un village de 1300 habitants dans la Drôme, renverse la table. Des citoyens débutants en politique décident sans programme ni candidat de plancher sur les priorités de la commune. Le succès est immédiat et inattendu. Pour la première fois, des habitants prennent la parole, réfléchissent collectivement à une autre façon de faire vivre la politique locale. La liste citoyenne « Autrement pour Saillans… tous ensemble » se constitue. Le 23 mars 2014, elle remporte les élections dès le premier tour avec 56,8 % des voix.
Depuis six ans, les habitants de Saillans expérimentent un modèle de démocratie citoyenne où les décisions sont prises en concertation. De nouvelles façons d’exercer le pouvoir mais aussi de vivre ensemble. La journaliste Maud Dugrand, originaire du lieu, était la mieux placée pour nous raconter cette histoire.
À l’heure où se profilent de nouvelles élections, elle fait le bilan d’une expérience sans équivalent, qui répond à sa manière aux aspirations réitérées à une renaissance démocratique.

Pourquoi on aime bien :

L’ouvrage de Maud Dugrand n’est pas l’ouvrage d’une politiste qui analyserait la situation de la façon la plus froide et la plus objective possible (il n’est pas même que certain que ce type d’approches existe chez les politistes…), mais l’ouvrage d’une journaliste ayant un lien affectif avec ce territoire et une sympathie pour la démarche. Ce livre, qui se lit comme un reportage, permet cependant de se trouver au plus près de l’expérience de Saillans, berceau du municipalisme plus que de la démocratie participative, sans le savoir et même sans le vouloir. On en apprend donc beaucoup sur cette expérience au plus près du terrain, sur ses aspects positifs, sans que les obstacles ou les difficultés ne soient évités. L’ouvrage laisse cependant une certaine frustration, puisque les élections municipales de Saillans ont, en 2020, été perdues par la liste municipaliste sortante, qui avait cependant entre-temps perdu ses anciens et anciennes chef.f.es de file. L’exploration de cet échec mériterait d’être faite pour comprendre mieux, dans sa globalité, les réussites mais aussi les limites du municipalisme.

Ivan Krastev, Stephen Holmes, Le moment illibéral (Fayard, 2019)

Issu de la chute du Mur de Berlin, l’« âge de l’imitation » a été marqué par la contrainte faite au reste du monde de copier le système occidental. En Chine, en Russie, en Europe de l’Est, et jusqu’aux États-Unis, un ressentiment vis à vis de cette injonction entraîne un retour à la souveraineté nationale et envenime les relations internationales. L’Occident doit accepter de passer de modèle à partenaire pour maintenir la paix mondiale.Comment le libéralisme a-t-il fini par être la victime de sa victoire prétendue ?
Hier, l’avenir était meilleur. À la fin de la guerre froide, la démocratie libérale et capitaliste de type occidental semblait le seul idéal viable vers lequel tendre pour les pays sortant du communisme  : la chute du Mur annonçait l’aube d’une «  ère de l’imitation  » et les espoirs de voir la démocratie se propager à l’ensemble de la planète étaient grands.
Aujourd’hui, chez les imitateurs, ce phénomène connaît un retour de bâton  : perçu comme un néocolonialisme, il a fait naître un ressentiment à l’origine du repli illibéral à l’œuvre en Chine, en Russie et en Europe de l’Est. L’absence de choix crédible hors de la démocratie libérale a déchaîné une contre-révolution.
Ivan Krastev et Stephen Holmes mettent au jour les ressorts de ce mouvement de bascule et nous permettent de comprendre les paradoxes de l’après-1989. Pourquoi, à l’Est comme à l’Ouest, certains ont-ils pu céder à l’illusion d’une fin de l’histoire  ? Pourquoi notre monde est-il désormais gagné par la marée montante si menaçante de l’«  anarchie  » illibérale et antidémocratique  ?
Ivan Krastev, un des penseurs actuels les plus écoutés, est notamment l’auteur du Destin de l’Europe (Premier Parallèle, 2017), traduit dans 17 langues. Actuellement président du Centre for Liberal Strategies à Sofia (Bulgarie), il a occupé la prestigieuse chaire Kissinger à la Bibliothèque du Congrès à Washington.
Stephen Holmes est professeur de droit à la New York University. Ses recherches portent sur l’histoire du libéralisme européen et les échecs de la libéralisation dans les pays postcommunistes. Il est l’auteur de Benjamin Constant et la genèse du libéralisme moderne (PUF, 1994).

Pourquoi on aime bien :

Il est rafraichissant de pouvoir lire, en Français, des hauteurs étrangers qui n’ont pas la France comme modèle ou comme référence, ni même comme centre d’intérêt. Les auteurs de cet ouvrage cherchent à comprendre pourquoi les régimes démocratiques autoritaires, que l’on qualifie régulièrement de régimes « illibéraux », prospèrent aujourd’hui à ce point. On pourra croiser cet ouvrage, si on le souhaite, avec l’intéressant ouvrage récent de Pierre Rosanvallon Le siècle du populisme, histoire, théorie et critique (Seuil, 2020), qui présente une systématisation pédagogique des caractéristiques de ce que serait un régime populiste qui correspond à cette idée de régime illibéral, quoiqu’il explique moins profondément sans doute les ressorts profonds de ce type de ce système.

Au contraire, l’ouvrage de Ivan Krastev et Stephen Holmes, Le moment illibéral, recherche cette explication profonde. Il met en avant l’idée que de nombreux pays d’Europe de l’Est, en Europe et en Russie (il faut dire que l’ouvrage est plus convaincant sur l’analyse qu’il fait de l’Europe que sur les Etats-Unis), ont été convaincus trop vite ou se sont trouvés forcés d’imiter l’Occident rapidement (avec perte de population à la clé), de sorte que l’émergence des régimes « illibéraux » constitue une contre-réaction violente à cette obligation d’imitation. Sans l’excuser, ces auteurs cherchent donc à comprendre ce mouvement et comment il peut ainsi s’inscrire dans la durée. Il lui rend aussi une part de légitimité.

Ce qui est intéressant dans cet ouvrage est de constater comment il est parfois plus prudent, dans une société, d’admettre une part de conservatisme avant d’engager des changements qui seraient trop profonds et trop brutaux : la contre-réaction peut s’avérer alors pire qu’un changement progressif en portant au pouvoir des forces profondément réactionnaires dont le comportement va s’empirer avec l’écoulement du temps avec la nécessité, qui relève d’un autre ordre, de se maintenir au pouvoir. Ces éléments plaident pour préserver, y compris dans la progression et le progressisme, une part de conservatisme doux, principe de prudence dans la préservation des sentiments et des valeurs profonds qui doivent aussi être respectés, sauf à hérisser illégitimement des personnes.

Thibault de Montbrial, Osons l’autorité (Les éditions de l’Observatoire,2020)

Notre société est aujourd’hui minée par des fractures profondes qui compromettent sa cohésion. Affaiblissement de notre doctrine de maintien de l’ordre ; perte du contrôle de nos frontières ; renoncement à combattre l’islamisme autrement que par les mots ; refus d’appliquer nos propres lois par crainte du qu’en dira-t-on médiatique ; gouvernance par l’émotion et non-respect de l’État de droit. Au croisement de fonctions judiciaires et politiques, fort d’une compétence reconnue, Thibault de Montbrial démontre dans cet essai implacable que notre sécurité intérieure ne cesse de reculer. Aux avant-postes de cet affaissement, l’avocat régulièrement aux côtés des forces de l’ordre invite le lecteur dans son quotidien, au plus près des justiciables. Et analyse chacun de ces mouvements qui prospèrent depuis des décennies sur l’abandon d’un principe, sans lequel toute vie en société est impossible : l’autorité. Réhabiliter l’autorité, c’est repenser le vivre-ensemble sous l’angle du respect ; notre justice dans un esprit de protection ; nos priorités budgétaires afin de redonner à l’État ses fonctions régaliennes. Telle est la voie pour dépasser nos dissensions, et renouer avec la société unie et apaisée à laquelle l’immense majorité des Français aspirent. Dire la vérité préside toujours à toute action. Il faut donc dire que notre pays est au bord de l’explosion, et que le rétablissement de l’autorité de la République est notre dernière chance.

Pourquoi on aime bien :

La question de la sécurité est une question très politique… très étrangement. Alors que cette question devrait être abordée par toutes les forces politiques, l’extrême gauche est très mal à l’aise avec cette question et se trouve toujours dans une posture de déni, comme en témoigne par exemple à Grenoble le sort réservé à notre proposition de participation citoyenne en matière de sécurité publique. A AG²AURA, nous considérons que la question de la sécurité n’est pas un gros mot, qu’elle est une question sociale mais aussi une question technique, et qu’il convient de l’aborder avec fermeté et autorité. Ce n’est d’ailleurs rendre service à personne, et surtout pas à eux, de laisser penser à un certain nombre de jeunes gens qu’on peut tout se permettre en société : c’est l’inverse qu’il faut faire, pour qu’ils puissent espérer avoir un avenir meilleur, surtout dans un certain nombre de quartiers, par un travail certes acharné (comme beaucoup de monde, par ailleurs). La posture inverse relève en réalité d’une hypocrisie qui in fine ne s’intéresse pas au sort réel de ces personnes sur le long terme.

L’ouvrage de Thibault de Montbrial est intéressant en tant qu’il est iconoclaste, puisqu’il est l’œuvre d’un avocat qui se trouve cette fois du côté de la sécurité, là où beaucoup se trouvent souvent dans une autre posture davantage axée sur les libertés individuelles. Or, s’il est incontestable que la police est une problématique de libertés publiques et individuelles, elle est aussi et avant, il faut le rappeler, une problématique d’ordre public (pour la police administrative) et d’infractions pénales (pour la police judiciaire). L’insécurité est une problématique qui existe, le long d’une chaîne très complexe, des incivilités jusqu’au terrorisme, comme les événements récents ne font hélas que le confirmer.

La thèse consistant à insister sur le fait qu’il faut oser l’autorité peut donc séduire. C’est même préalable nécessaire : rappeler les bornes de l’acceptable (le trouble à l’ordre public et l’infraction pénale) avant de s’engager sur les débats de fond légitimes. L’ouvrage se trouve cependant tout de même un peu trop à droite sur beaucoup d’aspects.

Sur le fond, certaines des solutions préconisées par l’auteur sont souvent excessives, par exemple l’idée d’armer les retraités de la police et de la gendarmerie en les autorisant à intervenir, ce qui ne semble pas raisonnable. D’autres sont intéressantes, comme l’armement de la police municipale, le rapprochement entre police et habitants (hélas l’ouvrage ne parle pas de la participation citoyenne en matière de sécurité publique qui constituerait pourtant un excellent dispositif pour ce faire), l’excuse de désarroi, et les propositions en matière judiciaire, comme une simplification et une meilleure exécution des peines notamment, ainsi qu’une meilleure place pour les victimes dans la procédure pénale. Les questions de régulation de l’immigration et de la préservation d’une certaine identité française méritent aussi d’être posées, sachant que l’on peut avoir une approche modérée de ces problématiques. C’est en tout cas un ouvrage qu’on peut lire pour constater à quel point les questions de sécurité sont prégnantes aujourd’hui.

François Ruffin, Ce pays que tu ne connais pas (Les Arènes, 2019), Il est où, le bonheur ? (LLL, 2019), Leur folie, nos vies (LLL, 2020)

Emmanuel Macron et François Ruffin ont grandi derrière les mêmes grilles, celles du lycée La Providence à Amiens. Très vite, leurs chemins se séparent. L un devient reporter en Picardie, porte-voix des « gens contre l argent », réalisateur de Merci patron ! et député de la Somme. L autre choisit Paris et l Ena, la commission Attali, la banque Rothschild, le palais de l Élysée… Une vie entière dans le cocon des institutions, dans l entre-soi du pouvoir. À chaque étape de son ascension, Emmanuel Macron ne fréquente que des normaliens, des millionnaires, des vedettes, des hauts fonctionnaires, des industriels, des journalistes, des PDG. François Ruffin se bat pour des auxiliaires de vie, des routiers, des caissières, des plaquistes et tant d autres anonymes. Dans ce livre brûlant, François Ruffin met à nu Emmanuel Macron, président d un pays qu’il ne connaît pas.

Veut-on une écologie du consensus ou du conflit ? Faut-il en passer par la rue ou par les urnes ? Par la violence ou par les petits gestes quotidiens ? Par le haut ou par le bas ? François Ruffin s’adresse aux « Jeunes pour les climat » en traçant un chemin, en s’appuyant sur notre histoire sociale. Le mardi 23 juillet dernier, Greta Thunberg et ses jeunes amis visitaient l’Assemblée nationale.  » La bataille pour le climat, nous la gagnerons tous ensemble ! « , entendait-on alors.
« Nous sommes tous sur la même planète, tous sur le même bateau », « les grands défis, nous ne les résoudrons qu’en agissant ensemble, en étant davantage réconciliés… ». Au nom de l’écologie, les injonctions au consensus pleuvent de partout. Voilà que cet impératif, sauver la planète, nous rassemblerait tous, riches et pauvres, damnés de la Terre et actionnaires, par-delà les frontières, tous unis contre la catastrophe en cours.
Voilà que ce nouveau spectre, le réchauffement, éteindrait « la guerre des classes ». Au contraire, me semble-t-il. Au contraire. « La guerre des classes existe, déclarait le milliardaire américain Warren Buffett, et c’est la mienne, la classe des riches, qui mène cette guerre et nous sommes en train de la remporter ». Cela vaut pour l’environnement également : si nous sommes tous sur le même bateau, eux dansent sur le pont, tandis que nous voyons l’eau monter dans les cales.
Et ils préparent leur exil, en Norvège ou en Suède pour les banquiers de la City, dans des ranchs de Nouvelle-Zélande pour les branchés de la Silicon Valley. La crise écologique aiguise cette lutte, même, la renforce. La « guerre » ne porte plus seulement sur le niveau de vie, mais sur la vie elle-même. Nous sommes engagés dans un combat, des « Terriens » contre des « forces destructrices », de l’intérêt général contre les multinationales.
Nous avons des adversaires, et ils sont organisés, avec des bataillons d’avocats, de lobbies, d’éditorialistes, d’élus, jusqu’au sommet des Etats, qui tout à la fois mènent la guerre et qui, chez nous, la dissimulent. Ils la déguisaient hier sous des études climato-sceptiques et la masquent aujourd’hui sous la « croissance verte », le « développement durable », ou des phrases non dénuées d’hypocrisies : « nous ne pouvons agir seuls », « il nous faut un cadre européen », « ne pas nuire à la compétitivité »…
Nous sommes dirigés par des psychopathes du profit, de la croissance, de la concurrence, et ils nous dirigent droit dans le mur. Nous devons leur reprendre le volant des mains. Nous devons appuyer sur le frein.

On en était où ? Ah oui. On fonçait vers le gouffre, à vitesse accélérée. La calotte glaciaire fondait, les ours polaires se noyaient, le Mont-Blanc reculait, les oiseaux ne se cachaient même plus pour mourir. Et soudain, la planète s’arrête. C’est une crise, avec son cortège de drames. Mais c’est aussi une fenêtre.
L’occasion d’une bifurcation. La mondialisation, le tout-marché, c’était « une folie », regrette le président. Et on nous le promet : « Il y aura un avant et un après ». L’espoir renaît.
La crainte aussi. Car, déjà, tout repart comme avant, de l’avant, et même pire qu’avant…
L’après se mérite. L’après est un champ de bataille. L’après est un combat, contre les forces obscures qui ne renoncent pas.

Durant les deux mois de confinement, François Ruffin, journaliste et député de la Somme, a animé sa radio-cuisine, « L’An 01 ». Il a reçu des milliers d’alertes, et beaucoup d’invités : des infirmières bien sûr, un ambulancier, des auxiliaires de vie, des caissières, un libraire, un cariste de chez Amazon, un ouvrier de chez Valeo, une patronne de bar-tabac, un routier à l’arrêt… Des intellectuels, également, pour penser ce moment.
En reporter, il passe ici cette crise au scalpel, en dresse un récit vivant. Et, en député, il ouvre des voies pour l’après : sur l’économie, la santé, la démocratie, l’égalité…

Pourquoi on aime bien :

Bien sûr, on pourrait légitimement se demander ce que vient faire François Ruffin dans « les livres qu’on aime bien » d’un think tank « centriste ». Mais il faut l’avouer : l’auteur de ces lignes (ici, Romain Rambaud), a un petit faible pour François Ruffin. Non pas qu’on soit d’accord avec tout ce qu’il écrit et dit, loin de là, que ce soit sur la façon d’exprimer les choses ou sur les solutions proposées pour faire face aux problèmes (François Ruffin est un authentique « extrémiste », c’est à dire qu’il croit aux solutions radicales et non au progrès dans le consensus, contrairement à nous) . Mais dans la littérature « d’extrême gauche », François Ruffin nous semble et de très très loin le meilleur, bien meilleur que Jean-Luc Mélenchon, dont les ouvrages sont assez mauvais (en tout cas le dernier, Et ainsi de suite, 2019, nous a semblé mauvais) et bien meilleur qu’Eric Piolle, comme on le voit dans son ouvrage Grandir Ensemble les villes réveillent l’espoir (2019) dont on a donné des éléments structurants dans notre proposition pour contrer l’idéologie municipaliste à Grenoble [Un autre récit pour Grenoble : le « modèle grenoblois » n’est pas le municipalisme]. Notamment, François Ruffin nous semble avoir les qualités suivantes.

Tout d’abord, François Ruffin écrit bien. C’est à dire que ses ouvrages politiques sont aussi, en quelque sorte, des ouvrages de littérature, et c’est quelque chose que nous aimons bien dans les ouvrages politiques. Sur ce point, son ouvrage Ce pays que tu ne connais pas est un bijou. Le second est moins bien mais François Ruffin admet lui-même qu’il l’a écrit très rapidement. L’ouvrage Leur folie, nos vies, est également très agréable à lire, et touchant dans sa conception. C’est bien, on pourrait presque dire que c’est beau. On conseille ne serait-ce que pout cet aspect des choses, qui nous fait penser à l’ouvrage d’Edouard Philippe, Des hommes qui lisent (JC Lattès, 2017) qui était très bien aussi de ce point de vue.

Ensuite, François Ruffin est extrêmement honnête, que ce soit sur le plan de son comportement personnel ou de la cohérence de son idéologie. Ainsi, par exemple, il ne tourne pas autour du pot et indique clairement que son agriculture future « réclamera des centaines de milliers de paysans »… (Leur folie, nos vies, p. 67). De ce point de vue, la cohérence et la moralité de François Ruffin sont à saluer, car lui ne change pas de braquet sans arrêt en fonction des considérations stratégiques du moment, contrairement à des personnalités politiques proches de lui qui s’inscrivent dans une logique de conquête du pouvoir. Et ça, c’est vraiment bien.

Jean-Pierre Rioux, Gouverner au centre. La politique que nous n’aimons pas (Stock, 2020)

Au football, mettre la balle au centre permet de relancer l’action. En politique, c’est l’inverse : nous n’aimons pas centrer. En revanche, nous suivons sans broncher le une-deux entre la droite et la gauche, le débordement populiste par les ailes, les tirs directs du referendum et les coups de boule du coup d’État. Pourtant, il faut l’admettre : depuis 1789, on a joué au centre plus souvent qu’on croit et qu’on nous l’enseigne. 
De Mirabeau à Macron en passant par Ferry, Queuille, Barre ou Bayrou, cet essai visite le parent pauvre des discours et des études sur notre vie politique : la centralité, si souvent raillée par les prétendus esprits forts, mais toujours vivace dans une France contemporaine qu’on croit, à tort, si éternellement révolutionnaire et divisée qu’elle ne peut pas donner à la position médiane une légitimité populaire et une onction de souveraineté. 
Pendant plus de deux siècles, pourtant, des hommes ont joué à contre-pied de « la » droite comme de « la » gauche, du conservatisme étroit, du progressisme délirant ou de l’appel au peuple vengeur. Loin d’être des mollassons ou des vaincus d’avance, ils ont été des volontaires du bien commun et de l’intérêt général qui ont mouillé le maillot pour gouverner au mieux plutôt que d’imposer des solutions partisanes et bellicistes. Ils ont montré qu’en politique, le droit et la raison, l’équité et la solidarité ne sont pas toujours à la merci des idéologies casquées, du bloc contre bloc, des fronts vite disloqués, des majorités impotentes et des alternances sans projet. Ce livre retrace leur histoire.

Pourquoi on aime bien :

On est en train de lire cet ouvrage, mais on aime bien le concept même du livre qui commence à répondre à une question qu’on se pose : pourquoi est-ce que la plupart des livres politiques sont soit très à droite, soit très à gauche, et qu’il y en a si peu au milieu ? Peut-être que cet ouvrage nous aidera à y voir plus clair…