Un autre récit pour Grenoble : le « modèle grenoblois » n’est pas le municipalisme

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Depuis 2014 notamment, aujourd’hui et peut-être en partie pour demain au niveau de la région AURA elle-même, un nouveau discours dominant s’est imposé à Grenoble, propulsé par les élus de la majorité et notamment par le maire de la ville : de tous temps, Grenoble aurait été une ville révolutionnaire, et il serait alors conforme tant à son histoire qu’à son destin de poursuivre ce chemin et notamment de s’opposer à l’Etat français et aux valeurs d’Etat-Nation auxquelles il tient.

Bien sûr Grenoble prend des initiatives et réalise de sa propre initiative de très beaux projets, notamment en matière environnementale. C’est sa géographie et c’est son histoire : l’environnement fait partie de son identité et sur ce point, on ne peut que se réjouir des avancées et de son titre de future capitale verte européenne (pour 2022).

Cependant, Grenoble n’est pas municipaliste car il faux de penser qu’elle doit se penser en opposition par rapport à l’Etat. En effet, ce récit de Grenoble, qui a le mérite de proposer une véritable vision conceptuelle de la ville tenant des propositions politiques visant à le mettre en application, doit être déconstruit, tant parce qu’il ne correspond pas à la réalité que parce qu’il est malmené dans la pratique. C’est une autre vision globale de Grenoble qu’il faut alors proposer, en phase avec son ambition sociale, écologique et économique, mais plus conforme à ce qu’elle se trouve être en vérité. Si le modèle grenoblois doit bien sûr évoluer pour prendre en compte les défis de son temps, il doit aussi être préservé dans ses fondamentaux.

Le municipalisme, socle théorique du récit proposé aujourd’hui aux grenoblois

La ville de Grenoble est sans aucun doute une ville qui a une culture politique très forte, dans la période moderne (fête des tuiles de 1788) et la période contemporaine (socialisme municipal, transition écologique). Éric Piolle l’a bien compris, et c’est sans aucune doute ce qui constitue la principale source de sa supériorité actuelle vis-à-vis de ses adversaires politiques : en posant son action non seulement au niveau de la gestion de la ville, mais comme doctrine politique globale intégrant la ville : il se situe à un niveau politique au sens le plus élevé du terme par la recherche d’une « boussole », la recherche de « sens » (E. Piolle, Grandir Ensemble. Les villes réveillent l’espoir, Les liens qui libèrent, 2019, p. 14 et p. 74). On le constate à la lecture de l’ouvrage publié par Éric Piolle : ce n’est pas la présentation d’un programme pour les élections municipales de Grenoble de 2020 mais bien davantage un ouvrage de conceptualisation orienté vers les échéances précédentes et les nouvelles, lui permettant de faire un bilan de son action et de développer sa pensée. Cet ouvrage est plutôt bien conçu et confirme l’envie inébranlable de son auteur de conserver et d’acquérir le pouvoir.

Poursuivant sa doctrine politique déjà amorcée en 2014, le regard qu’Éric Piolle porte sur la ville de Grenoble est celui du municipalisme (v. p. 14 et p. 210) associé à l’idée de transition écologique. Développé d’abord par le théoricien du municipalisme libertaire, qui adapta d’ailleurs une vision progressivement plus exacerbée de sa théorie en développant l’idée de « communalisme » organisée autour de l’idée désormais bien connue de « communs », le municipalisme est « d’abord un mode d’organisation politique qui vise la réappropriation collective des institutions locales par les habitants en combinant des stratégies diverses, notamment le recours à des pratiques de démocratie radicale », d’après le philosophe québécois Jonathan Durand Folco. Pour les militants du municipalisme, « le vrai pouvoir, aujourd’hui, est entre les mains des cités qui travaillent directement aux besoins des habitants et à leur qualité de vie car les Etats ne répondent plus à ce qui devraient être leurs objectifs de service à la communauté ».

Le mouvement municipaliste a longtemps eu une représentation particulière, un laboratoire, dans la commune de Saillans, dans la Drôme. C’est un laboratoire de la démocratie participative qui a été mise en place, avec une idéologie plutôt écologiste et tournée vers le local. Cependant la liste a perdu les élections municipales de 2020 à Saillans, à cause du départ des fondateurs et d’une certaine lassitude vis-à-vis des lourdeurs. C’est une des limites de ce modèle théorique. Qui en connaît de nombreuses autres.

Déconstruction d’un municipalisme excessif en général et à Grenoble

Il faut contester cette vision municipaliste car celle-ci constitue à un repli sur soi incapable de faire face aux défis. Elle pourrait par ailleurs poser difficulté dans la préservation du modèle grenoblois.

Le municipalisme, tout d’abord, n’est pas en mesure de faire face au défi du changement climatique

Certes, les villes ont bien sûr leur rôle à jouer dans la transition écologique, mais il faut indiquer que cela est très insuffisant, de manière générale et notamment pour répondre au défi climatique. Sur ce point, procéder à une critique en règle de l’Etat par définition, en tant qu’entité même, est contreproductif. Une thèse qui consisterait à opposer l’Etat aux villes, et à faire de ces dernières les seules sources de légitimité et d’efficacité, poserait un problème énorme de ce point de vue.

Par définition même le problème du réchauffement et du dérèglement du climat ne pourra être traité qu’au niveau international grâce aux Etats. C’est une vue de l’esprit de penser que des villes entre elles se mettraient d’accord et suffiraient au regard de l’enjeu. De ce point de vue, Grenoble doit plutôt servir de modèle au sein d’un Etat modèle : la ville de Grenoble doit servir de locomotive à la France dans son combat écologique.

Cependant, elle ne doit pas tenir un discours orienté contre l’Etat mais en soutien de l’Etat, à qui il appartient de faire davantage, mais en étant conscient des rapports de force sur le plan géopolitique qui, en tout état de cause, s’imposeront in fine.

La vision municipaliste est incapable de faire face aux enjeux de service public prégnants à Grenoble : sécurité et solidarité

De la même manière, considérer que « contrairement aux Etats et aux Nations, qui sont des entités abstraites, institutionnelles ou mentales, on peut toucher une ville du doigt » (p. 108) est inexact : les services publics, les autorités déconcentrées, les établissements publics, peuvent bien aussi être touchés du doigt : une nouvelle fois, il s’agit ici des hôpitaux, de la police, de l’université, etc., qui sont des éléments d’attractivité très forts à Grenoble.

Ainsi, à Grenoble, la vision municipaliste ne permet pas de faire face aux enjeux :

  • De sécurité. Les mauvaises relations entre la préfecture et la mairie sont une des causes des troubles à l’ordre public à Grenoble, et sur ce point le maire se trouve dans une posture de déni. La vision municipaliste ne permettra d jamais de faire face aux problèmes de sécurité à Grenoble.
  • De solidarité et de santé. Il en est de même en matière sociale et de santé. Dans ces domaines, la ville ne dispose pas des ressources et de la capacité de lutter contre les problèmes de pauvreté et d’emploi. Il faut au contraire pour cela des services publics de grande dimension que seul l’Etat a la capacité de prendre en charge.

Le municipalisme, ensuite, ne correspond pas à la réalité de la population grenobloise

Sur ce point, il n’est pas exact de considérer que l’Etat français serait, comme une entreprise, une «  pyramide [qui] vide les territoires de leurs talents, de leurs métiers pour les faire venir au centre » (p. 43).

Bien au contraire, si l’Etat n’a rien à voir avec une entreprise et permet à des jeunes de poursuivre le but bien légitime de voir de nombreuses choses dans leur vie, il permet par ailleurs de faire venir de nombreux talents sur le territoire grenoblois : voir notamment les universitaires, les ingénieurs, les fonctionnaires par exemple, qui font la richesse du territoire grenoblois. Comme l’indique Philippe Gonnet dans son ouvrage sur Grenoble, , Grenoble ne connaît que 30 % de natifs… (P. Gonnet, Grenoble, déplacer les montagnes, 2019, Nevicata), ce qui en constitue sans doute la principale originalité !

La promesse municipaliste n’a pas été tenue

En principe, dans le cadre du municipalisme, il s’agit de rompre avec l’exercice trop souvent solitaire du pouvoir du maire, de « redonner la parole aux habitants », d’« ouvrir nos démocraties locales à plus de démocratie directe », pour « coconstruire les décisions », « inventer d’autres manières de pratiquer la politique, plus collégiales et participatives ».

A Grenoble, on le sait, le bilan de la participation citoyenne est aujourd’hui contrasté. Le budget participatif est un outil intéressant, qu’il faudrait pouvoir mobiliser. En revanche, l’interpellation citoyenne a échoué en raison non pas tant de l’annulation de celle-ci par le tribunal administratif de Grenoble (sur ce point, on pourrait même considérer que le préfet a rendu service à la municipalité), mais bien parce que les seuils exigés pour que la votation vaille décision étaient beaucoup trop élevés (pétition sur le stationnement) et surtout parce que la municipalité, dans l’affaire des « bibliothèques » n’a à l’époque pas respecté sa propre procédure alors qu’elle avait promis que le refus du conseil municipal d’adopter la pétition vaudrait automatiquement votation. Changeant sa procédure en cours de route, la ville est tombée à l’époque dans les mêmes travers de la démocratie représentative qu’elle avait jusque là sans cesse dénoncés…

De la même manière, la création des CCI et la question de leur articulation avec les unions de quartier n’est pas sans poser de difficultés, créant des concurrences entre représentations citoyennes.

En outre, le refus de la municipalité de mettre en œuvre le dispositif de participation citoyenne en matière de sécurité publique, l’une des propositions d’AG’AURA, relève d’une problématique du même ordre. Le dispositif, relevant à la fois de la participation citoyenne et visant à régler un problème très important à Grenoble, aurait pu être bien accueilli à Grenoble. D’une certaine manière, se trouvant dans le prolongement à la fois de la participation citoyenne et de la prévention de la délinquance, deux thèmes forts chers à Hubert Dubedout, il se trouve même dans le prolongement de la tradition grenobloise. Plutôt que de se montrer ouverte à l’idée, la municipalité fait la sourde oreille, entendant montrer qu’elle n’a pas la participation citoyenne comme principe mais seulement comme stratégie, dès lors sélective et circonstancielle.

Enfin, la promesse municipaliste devient difficile compatible avec l’obsession du leadership (p. 69 et s.) dont on a vu, lors de l’élection à la présidence de la métropole, à quel point elle pouvait devenir dévorante.

Préservation, reconstruction et développement du « modèle grenoblois » : un autre récit pour une autre trajectoire

Ces développements sur Grenoble sont réalisés comme si tout était déjà acquis. Or l’histoire montre l’inverse : les bases grenobloises ne sont pas celles qu’il est dit qu’elles sont, elles doivent au contraire être préservées avant toute chose, avant d’être développées, ce qui conduit, profondément, à une autre trajectoire.

Grenoble n’est pas une ville municipaliste : c’est une ville qui s’est développée grâce et avec l’Etat

Dans son ouvrage comme dans ses prises de parole, Eric Piolle le rabâche sans cesse : il y a une identité grenobloise qui serait par nature révolutionnaire, rendant ainsi toute autre pensée alternative sur Grenoble n’est envisageable. Ainsi par exemple, de la référence à l’ « innovation démocratique, de la journée des Tuiles de 1788, étincelle de la Révolution française de 1789, au droit d’interpellation citoyenne récemment attaqué par un gouvernement « nouveau monde » sans repère » (p. 11). Ou encore à propos des grenoblois qui « chaque fois, […] ont inventé, chaque fois, […] ont remis en cause l’ordre établi » (p. 31), ce qui est très excessif. Ou encore « A Grenoble, là où nous avons ouvert l’ensemble des transitions » (p. 48), ce qui est partiellement artificiel. Eric Piolle construit donc un récit historique et la force de cela est d’avoir réussi à convaincre les grenoblois de la réalité de ce récit historique. Il assume parfois ce « nouvel imaginaire » (p. 86), admettant qu’il s’agit bien davantage d’un imaginaire que d’une réalité.

Pourtant, ce récit historique, flatteur pour les grenoblois ce qui explique de façon certaine son succès, est très contestable. Si, comme le souligne Philippe Gonnet, Grenoble a une tendance « frondeuse » mais cela reste très différent d’une poste par nature révolutionnaire ou avant-gardiste dans tous les cas. Pour ce qui nous concerne, nous admettons bien volontiers que Grenoble est un « chaudron » politique, ce qui en fait tout l’intérêt, mais contestons qu’elle soit par nature de type révolutionnaire et municipale.

Au contraire, lorsqu’on remonter le fil de l’histoire de Grenoble, une autre histoire apparaît. De très nombreux éléments montrent que Grenoble ne s’est pas construite exclusivement en contre et qu’au contraire Grenoble existe grâce à l’Etat : pauvreté de la province du Dauphiné à cause de sa géographie avant son rattachement à la France, importance de l’action de Lesdiguières dans la construction de la ville, lequel était loin d’être un révolutionnaire, Etats généraux de Vizille ayant ensuite entraîné la France, développement de la ville grâce aux jeux olympiques, et enfin le modèle grenoblois du rapport entre l’université et l’industrie. Le rejet de jeux olympiques (« la trajectoire financière de la ville dévie une première fois pour accueillir les Jeux Olympiques de 1968, les premiers jeux de l’histoire moderne dira-t-on », p. 133) est sur ce point problématique au regard de l’importance qu’ils ont eu pour les bons côtés, comme les mauvais qu’il faut assumer, de la ville.

Ce rejet des politiques publiques de l’Etat est donc antihistorique et il convient de s’éloigner de cette construction intellectuelle qui pourrait conduire la ville de Grenoble à se renier elle-même.

Au contraire, Grenoble est plus forte quand elle inspire l’Etat, comme ce fut le cas à la Révolution française mais aussi au XXème siècle, avec sa longue tradition d’idées progressistes de gauche, sur le plan social, culturel, et économique.

Préserver et développer le modèle grenobolois

Pour préserver et développer Grenoble, il est difficile d’accepter trop facilement le concept de la CAGE, fortement critique (Compétitivité, Attractivité, Gestion et Excellence » (p. 49). Ces éléments pourtant, et notamment l’excellence, sont indispensable. Il faut en effet dire et réaffirmer que pour beaucoup, Grenoble tient aujourd’hui grâce à l’excellence de ses universités : le territoire grenoblois profite beaucoup de l’excellence de son université, laquelle profite notamment de son caractère international. Doit-on souhaiter, sur ce point, le retour à une université beaucoup plus locale, qui serait alors bien incapable d’attirer une population très importante pour la ville dans son ensemble, ainsi que le départ des étudiants, qui représentent 10 % de la population ? L’excellence de l’université grenobloise est un bijou, sans doute aujourd’hui le principal, qu’il faut aujourd’hui préserver, d’autant que sa présence enracine l’industrie qui accueille le fameux « ingénieur grenoblois » lequel, sans doute, vote régulièrement pour Eric Piolle. Faut-il scier la branche sur laquelle nous sommes assis ?

De ce point de vue, il est évident que l’excellence universitaire n’est pas sans rapport avec les politiques de l’Etat. De la même manière que pour les jeux Olympiques, la volonté de l’Etat et des territoires est fondamentale dans le rayonnement du modèle grenoblois, qui en perdant cette attractivité se perdrait elle-même.

Ne pas diviser, mais réunir pour rassembler

Il convient enfin de ne pas diviser les Français entre eux mais au contraire de les réunir. Il ne faut pas opposer les personnes les unes aux autres, les diviser, selon une vision manichéenne. Eric Piolle dit : « nous sommes la majorité culturelle » (p. 67). N’y a-t-il pas ici un côté terrifiant ?

De ce point de vue, une trop grande concentration sur les villes, puisque l’ouvrage d’Eric Piolle parle bien des villes, s’avère problématique au regard des enjeux des territoires, alors qu’on sait que les grandes métropoles peuvent aussi des côtés très excluants (J. Fourquet, L’archipel français, Seuil, 2019). La division entre les zones de villes et les zones péri-urbaines ou rurales, problématique à laquelle il faut aujourd’hui faire très attention, n’est pas souhaitable. Sur ce point, le psychodrame de juillet et de septembre à la métropole fut très révélateur : l’enjeu n’est plus de faire gagner une « majorité » d’une grande ville (on connaît le caractère relatif de cette majorité dans notre système électif), mais de préserver les équilibres entre des populations différentes, dont certaines fragiles, afin de garantir la concorde. Pour le dire autrement, l’enjeu mais de diviser pour réussir à dominer ; l’enjeu aujourd’hui est de réunir pour rassembler. C’est la raison pour laquelle le résultat des élections à la métropole, tant dans le maintien de Christophe Ferrari dans sa fonction que tant sa capacité à tenir ensuite les équilibres politiques classiques de la métropole, est une bonne chose, même si l’on peut au passage regretter que le centre soit par principe rejeté, alors qu’il constitue une force importante de ce territoire.

Grenoble : une ville modèle pour la France

En raison de ses atouts, qu’il s’agisse de son environnement, de son cadre de vie, de sa culture, de son université, de son industrie, et si Grenoble réussit à sortir de la logique du déni et à résoudre ses problèmes, notamment en matière de sécurité, et à envisager de façon sincère la démocratie participative, la ville de Grenoble peut constituer un modèle pour la France. Encore faut-il qu’elle sache vraiment d’où elle vient, pour savoir où elle va.

Bibliographie sélective

M. Carrel, P. Cossard, G. Gourgues, P.-A. Juven, J. Talpin (dirs.), « Vives les communes ! Des ronds-points au municipalisme », Mouvements, Numéro spécial, n° 101, 2020, Revue « Mouvements » 2020/1.

J. Fourquet, L’archipel français, Seuil, 2019

P. Gonnet, Grenoble, déplacer les montagnes, 2019, Nevicata

C. Legros, « Le municipalisme ou la commune au pouvoir », Le Monde, 7 fev. 2020

E. Piolle, Grandir Ensemble. Les villes réveillent l’espoir, Les liens qui libèrent, 2019

Article écrit par Romain Rambaud